Revue Graphê n°52 spécial LURE

En 2012, les Rencontres de Lure ont soixante ans. La revue graphê publie un numéro spécial qui retrace quelques moments forts ou intimes de cette aventure associative hors du commun donne à voir ce qui s’y trame…
J’ai écrit deux articles pour ce numéro, l’un sur la venue de Michel Butor aux Rencontres en 1971 et sur la possibilité d’une interaction créative entre la littérature et la typographie, l’autre consacré aux classifications typographiques qui ont agité le petit monde de Lure et d’où est issue la classification internationale Vox-Atypi.

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L’Affaire « Mobile »

Dans un vrai livre de littérature, il n’y a pas d’images, pas de couleurs. Le texte est en noir, sur une seule colonne et justifié. La typographie doit servir l’œuvre littéraire, la page elle-même se faire oublier et tout le corps du livre avec. C’est ce qu’a révélé en 1962 « l’affaire Mobile ».

Mobile ou la typographie transgressive

Après quatre premiers romans remarqués, Michel Butor publie chez Gallimard, Mobile, étude pour une représentation des États-Unis, dans lequel il expérimente une mise en espace du texte et un usage de la typographie qui renvoie à « une lecture en étoile ». Cette transgression de la forme attendue et l’abandon d’une linéarité du récit met à mal sa crédibilité littéraire auprès de certains critiques. « Lettrisme – onomatopées – grognements animaux » (Le Figaro littéraire, 3 mars 1962) « pensée en miettes –inhumain fabriqué – Nevada de l’ennui – absolu de l’illisible » (Le Monde, 7 mars 1962) en donnent un aperçu.
Michel Butor s’explique alors dans de nombreuses interviews (1), déroule son processus d’écriture et ne cache rien de ce qui l’a conduit à vouloir cette forme pour son livre. Il rappelle que le livre est aussi un objet, et que c’est de cet ensemble que l’œuvre est faite. Et aussi qu’il y en eut d’autres avant lui : Mallarmé et le Coup de dés, Apollinaire et ses Calligrammes
Mais littérature et poésie ne fréquentent pas les mêmes collections, ni les mêmes tables chez les libraires. Et le mot « objet » fait encore tourner de l’œil en littérature…

Roland Barthes, dans un article intitulé « Littérature et discontinu » (2), prend la défense de Mobile et cherche à comprendre les dessous de « l’affaire ». Pour lui, « ce que Mobile a blessé, c’est l’idée même du Livre (…) Toute secousse imposée par un auteur aux normes typographiques d’un ouvrage constitue un ébranlement essentiel : échelonner des mots isolés sur une page, mêler l’italique, le romain et la capitale (…), rompre matériellement le fil de la phrase par des alinéas disparates, égaler en importance un mot et une phrase, toutes ces libertés concourent en somme à la destruction même du Livre. »

La typographie au cœur de la création littéraire

Michel Butor, invité en 1972 aux Rencontres de Lure, revient sur ce lien essentiel pour lui entre littérature et typographie. Il ouvre aussi le débat et la réflexion sur tout ce qui touche à la fabrication du livre et aux différents acteurs du processus éditorial. Les codes graphiques attendus en fonction des genres littéraires constituent des repères, mais aussi des frontières qui sont encore un frein majeur à ce genre de recherche. Cela ne l’empêche pas, à Lurs, de rêver tout haut à ce que le potentiel expressif de la typographie peut apporter encore à sa littérature : « Je rêve de pouvoir utiliser bien mieux cet “orchestre” dans lequel chaque caractère a un timbre, exactement comme un instrument de musique. À ce moment-là, des caractères nouveaux pourraient introduire des instruments nouveaux, des sentiments nouveaux, comme les instruments de musique le font dans l’orchestration. » (3) Ce qu’il ne manquera pas d’expérimenter dans de nombreux ouvrages parus après Mobile, en marge bien souvent des circuits éditoriaux classiques.

Vers une écriture nomade

Si cette approche « typolittéraire » trouve écho dans l’œuvre d’autres écrivains anglo-saxons comme celle de Mark Z. Danielewzki (La maison des feuilles, Only révolutions), en France elle reste marginale et réservée à la poésie. Peu d’auteurs revendiquent comme partie prenante de leur démarche littéraire la forme typographique de leur texte. Et ceux qui le font ne trouvent pas facilement d’éditeurs pour les suivre. Peut-être faudrait-il rappeler aux uns et aux autres, tout ce qui se joue dans le choix d’une police de caractères, dans la silhouette d’une page… Sans parler de l’objet livre lui-même qui se prépare à sa mutation numérique et que Michel Butor nous invite à investir « Nous demeurons encore aujourd’hui des gens du livre. Mais celui-ci n’a pas été invariablement l’objet qu’il est devenu pour nous : les livres anciens avaient une forme différente (…) Il nous faut faire passer toutes les possibilités de notre livre traditionnel sur cette surface informatique : il est essentiel d’inventer une nouvelle écriture nomade. » (4)

Beau projet pour les années qui viennent ! Et pourquoi pas une écriture nomade à quatre mains, où écrivains et graphistes collaborent, où littérature et typographie font alliance pour élargir encore l’aventure du langage écrit à ses dimensions physiques inexplorées. ✖

Marie-Astrid Bailly-Maître

Michel Butor, poète, écrivain, figure du Nouveau roman.
(1) Michel Butor, Entretiens. Quarante ans de vie littéraire, Paris, Joseph K Éditeur, 1999.(2) Roland Barthes, « Littérature et discontinu », dans Essais critiques. Paris, Seuil, 1991.(3) Michel Butor, « Propos sur l’écriture et la typographie » (retranscription d’une conférence donnée toute une journée aux Rencontres de Lure), Communication & langages Nº 13, 1972.
(4) Michel Butor, « L’écriture nomade », dans Butor aux quatre vents, Lucien Dällenbach (dir.), éd. José Corti, 1997.

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Bois vert et classification

Le classement des polices s’apparente pour moi au rangement d’une bibliothèque : un ordre (ou un désordre !) à la fois pratique et intime qui installe dans un espace donné ces prolongations indispensables de nous-même que sont les livres ou les polices de caractères.

Le premier grand chantier des Rencontres, dès 1952, est la création d’une nouvelle classification typographique que Maximilien Vox met au point avec les autres membres de l’association. Des textes définissant chacune de ses familles paraissent dans la revue Caractère (Noël 1955) accompagnés de planches illustrées de Gérard Blanchard, Jean Garcia, Jacno… Cette nouvelle classification, débattue, critiquée, a fini par s’imposer à la communauté internationale en 1962, enrichie de deux nouvelles familles sous l’appellation Vox-ATypI.

Vingt ans plus tard, un jeune inconscient nommé Alessandrini s’avise de la remettre en cause en proposant son Codex 1980. La revue Communication & langages a gardé la trace de la volée de bois vert dont il fut accueilli au sein des Rencontres de Lure (1) !

Ces querelles de classifications, viriles et virulentes, seraient restées pour moi affaire de « typobnubilés », si je n’avais pas dû, pour les besoins de l’enseignement, y regarder de plus près. J’ai découvert que chacune d’elles (un article de René Ponot (2) en recense une bonne partie) par sa focalisation particulière sur la morphologie, l’Histoire, les connotations ou la poétique de la forme, apporte sa pierre à la recherche en typographie. L’étude de ces classifications m’a aussi permis de regarder d’un oeil neuf les polices avec lesquelles je travaille au quotidien et de m’interroger sur la façon dont je les « range ».

Ma classification, si j’en avais une, serait celle de l’usage : mouvante, affective et arbitraire. Un peu comme un sac de fille, elle saurait faire cohabiter tout l’essentiel et le superflu de la typographie, s’adapter aux besoins des usagers du signe, et sous des dehors un peu frivoles se rendre indispensable. Et qui sait, je viendrai peut-être, un jour (3) à Lurs, proposer cette classification typographique d’un autre genre ! ✖

Marie-Astrid Bailly-Maître

(1) « Une nouvelle classification typographique : Codex 1980 », dans Communication & langages. Nº 43, 3e trimestre 1979. « Classification typographique (suite) », dans Communication & langages. Nº 44, 4e trimestre 1979. « Jean Alessandrini répond aux lettres ouvertes », dans Communication & langages. Nº 45, 1er trimestre 1980.

(2) René Ponot, « Classification typographique » dans Communication & langages. Nº 81, 3e trimestre 1989, pp. 40-54.

(3) Quand je serai bien vieille, et assez affûtée pour intercepter n’importe quel bois vert à la volée !