Revue Après\Avant

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J’ai participé à la création de la revue Après\Avant des Rencontres de Lure, qui laisse entrevoir ce qui se trame durant la dernière semaine d’Août dans le petit village de Lurs-en-Provence. Des affaires de Rencontres entre la typographie et tout ce qu’elle fait émerger : des idées, des formes, des désirs, des rêves… l’esprit du temps présent qui se matérialise par le texte et par la page, qu’elle soit imprimée ou numérique.
Cette aventure bénévole a duré 3 ans. J’ai assuré la conception et réalisation éditoriale de la partie Après en récoltant, auprès des auditeurs des rencontres, des textes où ils pouvaient formuler leur perception et leur analyse des propos d’un intervenant de la session passée. J’ai moi-même rédigé quelques textes et un éditorial.

 

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Marie-Astrid Bailly-Maître a écouté Thomas Huot-Marchand

Anatomies comparées

Thomas Huot-Marchand (THM, quand il opère…) nous présente trois projets qui ont été l’occasion d’expérimentations typographiques étonnantes. Dissection, mutation génétique, chirurgie : on entre là dans le labo du savant fou prêt à tout pour donner vie à ses créatures typographiques.

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THM profite des commandes qui lui sont faites dans le cadre de ses activités de graphiste pour prolonger sa recherche sur la création de caractères et proposer à ses clients des typographies à la mesure de leurs projets.

Musée de Montbéliard : l’évolution des espèces typographiques
Pour répondre à la demande de création d’une nouvelle identité visuelle et de la signalétique du musée de Montbéliard, THM décide donc d’emprunter les théories de chercheurs en bio­logie comme Cuvier ou Lamarck, et précipiter à sa façon l’évolution des espèces typographiques. Avec cette curiosité : qu’est-ce qui résiste dans le temps et comment les formes évoluent ?
Il choisit de créer un premier caractère de texte par métissage de caractères 
existants. Il en sélectionne huit, jalons 
de l’histoire de la typographie (le Jenson, 
le Garamond, le Caslon, le Bas­kerville, le Bodoni, le Century, le Times et le Georgia) et crée quatre nouveaux hybrides en les accouplant deux par deux (l’ordinateur calcule la moyenne entre les deux formes) qui seront à leur tour mixés jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un qui sera LE caractère de texte.
Il répète l’opération pour la création d’une linéale, à partir du Franklin Gothic, du Gill, 
de l’Helvetica et du Futura. Mais cette fois il leur applique un autre principe : prendre des lettres dans chacune des familles pour en recomposer une nouvelle.
Les manipulations typogéné­tiques ont permis la création de deux nouveaux caractères, dont les formes, parfois aberrantes d’un point de vue académique, ne les empêchent pas d’être relativement confortables 
à la lecture.

Musée d’Orsay 
; généalogie d’un caractère
THM répond avec Philippe Millot (qui a été son enseignant à l’ANRT) à un appel d’offres lancé par le Musée d’Orsay pour une actualisation de la charte typographique du musée qui n’utilise que le Walbaum pour l’ensemble de sa communication.
Pour commencer, le logo du musée (créé par Bruno Monguzzi pour Widmer) est actualisé (surtout l’apostrophe) tout en gardant sa silhouette d’origine. Après avoir déterminé des champs d’application typographiques : texte à voir (titrages) ou texte à lire (cartels), il a été décidé de travailler sur la création de deux nouveaux caractères : une police sans serif à partir de la silhouette du Walbaum et une mécane maigre type machine à écrire (sans contraste).
L’idée de départ est de remonter un peu dans l’arbre généalogique du Walbaum 
puis de lui fabriquer une descendance. 
Ses proches cousins : le Didot et le Bodoni. La première opération a consisté à comparer leurs formes dans le détail, puis à fusionner les trois caractères qui structurellement étaient compatibles. Une sorte d’opération chirurgicale du Walbaum qui a permis d’arriver à un squelette filaire. Squelette ensuite doublé pour former 
un contraste. Le deuxième caractère créé est un métissage du Walbaum et du Courier.
THM et Philippe Millot sont ensuite passés aux préconisations d’usage de ces deux caractères en les appliquant sur les affiches et les cartels du musée d’Orsay, et pour une nouvelle papeterie sur un papier filigrané avec le logo réactualisé.
Quelque chose (mais quoi ?) n’a pas été compris et intégré par le Musée d’Orsay : les pré­conisations d’utilisation du nouveau caractère pour les affiches n’ont pas été suivies et appliquées.

Théâtre musical de Besançon : encore une histoire de squelette
THM a développé pendant 4 ans l’identité visuelle du théâtre musical de Besançon dont l’archi­tecte Ledoux a dessiné une célèbre gravure, vue du théâtre qui se reflète dans un œil. Le cercle est le point de départ 
de l’identité visuelle ainsi que le Bodoni, de la même époque que l’architecture du lieu.
La typographie évolue du Bodoni vers un nouveau caractère filaire créé à partir 
du squelette du Bodoni, avec une extrémité arrondie et plusieurs graisses (nommé Mononi parce que l’épaisseur de trait est uniforme) qui devient le caractère utilisé pour l’ensemble de la communication 
du théâtre.
La création des affiches joue sur des variations autour du cercle et s’empare aussi du rétroéclairage des panneaux Decaux pour diffuser des messages dif­férents le jour et la nuit.

Frankenstein de la typographie qui dit préparer ses spécimens avant l’accouplement, THM assume le côté savant fou et l’inattendu que cela génère, plus conceptuel qu’académique : « Le mot harmonie me fait un peu flipper, le design peut déranger, bousculer. Angoisse de la perfection. Le “mal dessiner” est aussi une recherche de modernité ».

 

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Marie-Astrid Bailly-Maître a écouté Marc Perelman

Faire corps avec le livre

Marc Perelman dirige la collection Livre et société aux Presses universitaires de Paris Ouest dans laquelle a paru, fin 2012, un ouvrage intitulé Le corps du livre. Il est venu nous en parler en avant-première à Lurs cet été.

Quand on parle du livre, on parle du corps, de notre corps. Le vocabulaire même du livre parle de son essence corporelle : dos, nerf, œil, colonne, en-tête, en pied… Le livre est comme un corps vivant avec une naissance. Dans le Talmud, il est dit que l’enfant dans le ventre de sa mère ressemble à un livre plié. Le livre est devenu une partie intégrante de notre identité corporelle et mentale dont la couverture est en quelque sorte la peau, dans un rapport à la fois visuel et tactile. Le livre est manipulé et incarné par le lecteur. Un nom sur la couverture : la trace typographique d’un corps absent, celui de l’auteur, fantôme du livre. On ancre (encre ?) mieux sa chair dans les soubassements que sont les mots.
Marc Perelman argumente et développe cette quasi-intégration du livre au corps qu’il nous décrit en se référant aux recherches de Husserl et Lévinas à ce sujet. Kant dans une volonté de définir le livre avait commencé à évoquer sa double nature, comme œuvre et comme objet. Husserl associe ses deux aspects et parle du livre comme d’un « objet investi d’esprit ». La page imprimée est unité de chair et d’esprit, une forme dépositaire d’un discours, à l’image de l’unité homme, dont le corps est l’articulation des sens.
Levinas radicalise cette position : pour lui le livre est « une modalité de notre être ». Il est un fragment du corps, un visage, le lieu de la rencontre. Le face à face avec l’auteur invisible. Le livre comme le visage sont appelés à être vu nus.
Marc Perelman nous rappelle également les origines corporelles de la lettre, telle que l’a rêvée Geoffroy Tory à la Renaissance, ou érotisée Karel Teige, en l’associant au corps féminin, au début du xxe siècle. Le livre de papier et sa typographie ont fixé une sorte de projection non organique du corps de l’auteur comme du lecteur.
Le livre numérique dont la surface est un écran est-il encore un livre ? Souhaitons-nous y projeter nos corps pensants ? Le livre change de peau. Et ce n’est pas qu’un bout de corps qu’on perd quand on mue. C’est un état d’esprit.

Le livre et ses espaces, L’esthétique du livre, Le livre au corps
Ouvrages collectifs sous la direction de Alain Milon et Marc Perelman
Presses univ. de Paris Ouest www.pressesparisouest.fr

 

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Propos d’Alexandre Laumonier recueillis par Marie-Astrid Bailly-Maître

La République des amateurs

Alexandre Laumonier est éditeur et graphiste. Il dirige aujourd’hui les éditions Zones sensibles, ainsi que la collection Graphê aux éditions Les Belles Lettres, où sa réédition du Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle paraîtra en octobre 2014.
Studio graphique www.theatre-operations.com
Maison d’édition www.zones-sensibles.org

Vous avez commencé votre intervention en présupposant que vous deviez votre invitation à votre statut d’autodidacte (c’est en réalité la qualité graphique et les choix éditoriaux pointus des éditions Zones 
sensibles qui nous ont motivés !). Comment définissez-vous le métier d’éditeur ?
Éditer, c’est mettre en forme (éditorialement et graphiquement) un savoir et offrir (contre rémunération bien entendu) ce savoir à divers lectorats potentiels. Je n’ai pas de définiton plus personnelle. Être éditeur, c’est transmettre de la connaissance, tout simplement – du moins pour l’éditeur de sciences humaines que je suis, même si, d’une certaine manière, la littérature est aussi une forme de savoir. Zones sensibles tente d’aborder des sujets très divers (cette année, la naissance de la neurobiologie au xe siècle en Angleterre, les algorithmes utilisés dans les marchés financiers, les stratégies visuelles et graphiques du camouflage, ou bien encore les approches anthropologiques du concept de culture). Graphiquement, les livres que j’édite sont très simples en terme de mise en page (le savoir prime sur sa mise en forme), en revanche je me permets quelques libertés pour les couvertures (Zones sensibles n’a pas de charte graphique pour ses couvertures).

Vous nous avez présenté l’un de vos projets en cours, la réédition d’une partie 
du Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle paru à la fin du xe siècle. Qu’est-ce qui a motivé un tel investissement de votre part (plus de 10 ans) sur la réédition de cet ouvrage ? Quelle a été votre rencontre avec ce livre ?
J’ai rencontré le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle il y a 17 ans désormais. Je commençais à l’époque à être graphiste (autodidacte), et les premiers travaux que l’on m’a confiés furent de mettre en page des manuels scolaires de comptabilité pour des élèves en BTS. Depuis lors je m’intéresse de très près aux tableaux (dans les diverses formes auxquelles renvoie le mot tabula, qui désignait aussi bien des tableaux de chiffres que des cartes géographiques), et aux mises en page tabulaires (dont l’exemple le plus connu sont les Bibles glosées). Le Dictionnaire est non seulement une œuvre intellectuelle importante de la modernité (il a fortement influencé l’Encyclopédie), mais aussi un exercice de mise en forme tabulaire qui correspond très exactement au projet scientifique de Pierre Bayle (en deux mots : comment corriger les erreurs historiques des dictionnaires précédents, et de quelle manière mettre en valeur ces corrections et les diverses discussions qu’elles impliquent).Sans sa mise en page originelle, parfois compliquée mais très claire en terme de lisibilité, le texte du Dictionnaire n’a pas vraiment d’intérêt. Je me suis aperçu à l’époque qu’aucune réédition (même partielle) de ce dictionnaire n’existait avec sa mise en forme tabulaire, et j’ai donc commencé à travailler sur un projet de réédition. Les années passant, j’ai laissé ce projet de côté avant de le remettre en route plus activement en 2009. C’était un gros travail : non seulement il a fallu faire l’édition des textes eux-mêmes, puis ensuite, bien entendu, les mettre en page en respectant la logique graphique de Pierre Bayle, ce que j’ai réussi à achever début 2012. Le Dictionnaire lui-même est désormais imprimé, ne me reste plus qu’à en écrire la préface (sous forme de making-­of graphique), à l’imprimer puis à brocher l’ensemble. J’espère sortir l’ouvrage en octobre 2014.

Vous nous avez très précisément exposé les méthodes et procédés de corrections (à l’aide de scripts InDesign entre autres) que vous avez mis en œuvre pour auto­matiser certaines tâches d’enrichissement typographique et d’indexation. Cette utilisation du code fait-elle partie de vos méthodes de travail habituelles ?
Tout à fait. J’ai choisi la police utilisée pour cette réédition (Arnhem Pro, de Fred Smeijers/Ourtype) car je souhaitais la tester afin de l’utiliser pour Zones sensibles (c’est la seule fonte utilisée pour cette maison d’édition, hors couverture). Travailler avec une telle matière textuelle était parfait pour tester toutes les possibilités offertes par le format OpenType. Par ailleurs, même si je suis un graphiste autodidacte, j’ai eu la chance (grâce à mes parents enseignants) d’avoir en main 
les premiers Macintosh à la fin des années 1980. Je faisais déjà un peu de code avec des logiciels comme Hypercard (et son langage Hypertalk, un langage de script). Je n’ai pas vraiment cessé de coder depuis (je me suis beaucoup amusé avec Actionscript).
Avec l’arrivée des scripts externes dans InDesign, et surtout la possibilité d’utiliser des expressions régulières (via GREP), faire de la mise en page de texte est devenu beaucoup plus rapide et facile. Je n’ai plus de correcteurs typographiques (comme ProLexis), mais en revanche j’ai des centaines d’expressions régulières qui me permettent, selon les livres (tel type de texte, telle langue, telle police, etc.), d’optimiser la composition typographique, et ce de manière automatisée. Lorsqu’on doit composer un livre de 3 millions de signes sur 1 000 pages, les expressions régulières sont extrêmement utiles. Savoir coder est précieux, dans notre monde numérique…

Quelle impression gardez-vous de votre passage aux Rencontres de Lure ?
J’ai été d’une part ravi d’être invité pour y présenter le Dictionnaire de Pierre Bayle, et d’autre part très heureux d’être face à un public averti et attentif à des détails typographiques qui n’intéressent malheureusement que peu de monde (en dehors de notre petit milieu à nous). Le cadre y est également, sans doute, pour quelque chose !

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Marie-Astrid Bailly-Maître a écouté Gianpaolo Pagni

Un abécédaire complètement tamponné

Gianpaolo Pagni tamponne. Tout le temps. II récolte les empreintes de petits objets de l’ordinaire, oubliés dans un tiroir, voués à l’oubli ou à la destruction, dont il fait des tampons. Ils sont devenus pour lui des outils de création à part entière, constitutifs de sa recherche formelle d’artiste et d’illustrateur, mais aussi matière à poésie qu’il explore dans ses livres graphiques.

Dans l’abécédaire de Gianpaolo Pagni paru aux éditions Mémo : ABC TAM TAM, la lettre est à la fois sujet, motif et matière. Un abécédaire tamponné en quatre couleurs, noir, bleu, vert et rouge, qui parfois se superposent mais ne se mélangent pas. Avec les tampons, la répétition n’est jamais tout à fait une répétition, il y a toujours quelque chose qui se passe, l’encre qui n’accroche pas bien, un cheveu, une poussière, un léger décalage, une pression plus ou moins forte… Le motif est vivant, il raconte sa propre histoire, celle d’une fabrication artisanale, d’un geste manuel.
Dans certains motifs la lettre est toujours là, pour d’autres, comme le S ou le X elle s’assemble, se fond et on l’oublie, il n’y a plus que boucles et croisillons, serpentins et treillages. En face de ces tapis de lettres, 
une illustration pour chaque mot mémoire : A comme Araignée, T comme Toit, J comme Jet, R comme Robot… L’illustration est composée également avec des tampons, image graphique à motifs que l’on retrouve d’une illustration à l’autre : les brindilles du Nid de l’oiseau sont aussi les cheveux autour du Visage, l’Araignée et le Robot ont les mêmes yeux rouges en 3D exorbités, les vagues autour de l’Île finissent brodées sur le kimono du Karatéka. Le plus surprenant est l’illustration du mot Doigt, représenté par une main composée d’empreintes digitales.
Les abécédaires ont chacun leur façon de célébrer l’alphabet, de refaire le monde en 26 lettres. L’alphabet est un système, un dispositif au-delà du sens qui a l’étrange faculté de faire de tout et rien un monde organisé, de créer du nouveau à partir d’un ordre établi depuis plusieurs millénaires. L’abécédaire est un exercice de style, une sorte de figure de rhétorique éditoriale. La simplicité sensuelle de celui de Gianpaolo Pagni donne envie de s’y essayer à son tour.

 

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Edito Après\Avant #2

Il peut y avoir conflit entre un texte et sa forme typographique. Conflit d’intérêt : quand l’un veut être lu et l’autre veut être vue, alors qu’ils ont pour mission l’un et l’autre de s’accorder pour être perçus ensemble, composer avec leur polysémie respective.
Reconnaître une fois pour toutes qu’un texte composé sur une page est toujours le fruit de plusieurs voix, au minimum celles de l’auteur du texte, du créateur du caractère utilisé et du graphiste qui les assemble ; et qu’aucune ne doit dominer sur les autres, c’est ce que nous souhaitons défendre et expérimenter dans notre revue Après\Avant comme aux Rencontres 
de Lure.

Pour autant, quand la fanfare typographique déferle avec fracas et renfort, arrivant en grand nombre de tous horizons, on tremble un peu pour ces écritures, parfois naissantes et fragiles, qui parlent bas, et cherchent à tâtons le mot juste pour partager un peu de ce qui les anime.
Mais à y regarder de plus près, les choses ne sont pas si simples : parmi les caractères que nous avons retenus, certains sont encore en phase d’éclosion, 
pas tout à fait finis (pas d’italique, il manque des glyphes, certaines approches sont à revoir…) et ceux-là vont être invités à exister sur la page par quelques textes bien charpentés qui ne se froisseront pas tant que ça de leur extrême jeunesse.

Ce point de rupture qui oppose trop souvent le texte et sa forme n’est qu’une vieille querelle d’amants qui ne peuvent aller l’un sans l’autre. Le jugement que rend Jupiter à l’issue du Débat de Folie et Amour* peut leur être opportunément appliqué : « Vous commandons de vivre amiablement ensemble, sans vous outrager l’un l’autre. Et guidera Folie l’aveugle Amour, et le conduira par tout ou bon lui semblera. »

* Louise Labé, 1555

 

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Marie-Astrid Bailly-Maître a écouté Sylvie Giono

Dans les cuisines du Paraïs : Jean Giono à Manosque

Avec Sylvie Giono1 nous partons tous sur les chemins secs et pierreux de la montagne de Lure jusque sur le plateau du Contadour. Nous retrouvons là, son père, l’écrivain Jean Giono, quelques-uns de ses amis et toute une caravane de lecteurs venus à la rencontre de l’auteur et des lieux qui ont inspiré Que ma joie demeure et Les Vraies Richesses.
Les derniers arrivent à la tombée de la nuit… Nous resterons là, sous le ciel de Provence et ses constellations d’étoiles pour écouter Sylvie Giono nous raconter la vie au Paraïs2, la rencontre de son père avec Maximilien Vox3 et sa pratique de l’écriture au quotidien parmi les siens. Une vie de famille où l’imagination et les rêves se partagent aussi simplement qu’une brouillage d’asperges sauvages.

Le Paraïs
Sylvie Giono dit de son père que pour elle il était avant tout un conteur. Elle se régalait, enfant, d’écouter les histoires qu’il inventait autant pour lui-même que pour son auditoire : une façon de se faire accompagner dans ses « voyages immobiles ». La famille faisait partie de ce voyage au quotidien : Jean Giono a fait très tôt le choix de vivre de l’écriture et de travailler chez lui, au Paraïs, une maison sur les hauteurs de Manosque qu’il achète à crédit quand il décide de quitter la banque où il est employé. « Le Paraïs est le cocon, le creuset qui lui a permis d’écrire toute son oeuvre. Il avait besoin de son bureau au milieu de la vie de la famille, une famille chaleureuse, drôle, qui lui laissait tout son temps et sa liberté. Ma mère faisait en sorte de le préserver des soucis de l’intendance et des ennuis familiaux. »
C’est également Élise Giono (l’épouse de Jean Giono) qui tapait à la machine tout ce qu’il écrivait. Quand le roman terminé revenait imprimé de chez l’éditeur, on l’ouvrait, on regardait la couverture, on touchait le papier, mais personne ne le lisait. Tous ceux du Paraïs l’avaient déjà entendu raconter par l’écrivain au fil de l’élaboration du récit, comme un feuilleton quotidien. Sylvie raconte que les personnages créés par son père faisaient presque partie de la famille, et qu’Angelo, le fameux Hussard sur le toit dont elle était tombée amoureuse,restait parfois coincé plusieurs semaines sur un toit de Manosque avant de réapparaître enfin, un soir, à table, plus flamboyant et déterminé
à vivre selon son coeur.

Un rapport physique à l’écriture
Comment apprend-on son métier quand on veut être écrivain ? Y a-t-il des processus récurrents qui soutiennent cette pratique ? La théorie littéraire n’y répond que partiellement. Elle part du texte dans sa version figée par la publication et le décortique pour comprendre les forces qui le sous-tendent. Mais le processus n’est pas dans l’objet-livre, trace d’une expérience (finie ou pas !), d’une aventure autant que d’un travail qui s’étale dans un temps que le livre ne peut rendre. Observer la pratique des écrivains, quotidienne,concrète, artisanale nous en donne une idée parfois plus juste.
Sylvie nous décrit celle de son père : pour lui, pas de plan, mais des strates d’écritures. Il y a d’abord les carnets, « laboratoire de recherche », notes sur les personnages, idées, bouts de dialogues, phrases ou géographie de lieux imaginaires4.
Et puis les pages d’écriture, plus ritualisées, où le récit s’élabore. Jean Giono écrit tous les jours, trois ou quatre pages, pas plus. Le choix du papier, de l’encre et de la plume, la densité et le rythme des lignes, tout cela participe pour lui de la mise en route de l’écriture. Si le récit se construit en amont dans les vastes réseaux de l’imagination que la rêverie active, c’est par le corps qu’il passe pour devenir une histoire à partager. Par la voix qui raconte et la main qui trace les mots.

Des personnages comme une famille
Sylvie évoque aussi le lien très particulier de son père à ses personnages. Quand Giono commence à écrire Noé, il vient juste de finir Un roi sans divertissement dans lequel Langlois, le personnage principal, meurt en fumant un bâton de dynamite qu’il allume lui-même. Sa tête explose, il est bien mort, mais pour Giono il est reste vivant longtemps après l’achèvement du roman. C’est ce qu’il raconte dans le début de Noé5 : « J’ouvrais la fenêtre pour crier à Sylvie : “ Mets ton chapeau” (de paille, à cause du soleil très mauvais en septembre) et je voyais s’avancer sur Sylvie, à toute allure, le traîneau de Langlois au galop de ses trois chevaux, emportant Langlois et Frédéric II couverts de fourrures. Les trois chevaux abordaient Sylvie à bride abattue. Sylvie traversait les chevaux, le traîneau, Langlois et Frédéric comme un jeune bouleau traverse la brume. “ Je n’ai pas besoin de chapeau”, répondait Sylvie.» (Noé, 1947).
Les personnages apparaissent comme en superposition au quotidien, s’installent à différents endroits de la maison en attendant d’exister dans un prochain livre. Noé est une sorte de roman du roman et laisse voir l’imagination en marche, comme une expérience concrète et active de la vie. Ce n’est pas une expérience rejetée comme illusion, au contraire : « Ma sensibilité personnelle dépouille la réalité quotidienne de tous ses masques. Et la voilà, telle qu’elle est, magique. Je suis un réaliste. »

Jean Giono et la typographie
Une des premières « rencontres de Lure » est certainement celle de Maximilien Vox avec Jean Giono dans les années 1950. De cette rencontre naît une amitié et un grand rêve : fusionner toutes les potentialités expressives de la littérature et de la typographie dans un livre dont le titre aurait été La Mort de Gutenberg. Le livre, pourtant attendu chez Gallimard, ne paraîtra pas mais des correspondances et entretiens enregistrés entre les deux amis gardent la trace de ce projet6 : des thèmes de recherches y sont posés,comme des graines à germer ; l’influence des outils sur la création, la capacité de l’oeil à percevoir simultanément plusieurs messages, les nouvelles perspectives d’une typographie libérée du plomb, le livre envisagé comme une collaboration créative…
Ce « livre », il me semble que nous continuons de l’écrire chaque été à Lurs !

Marie-Astrid Bailly-Maître

1. Sylvie Giono est la fille cadette de Jean Giono. Elle emploie toute son énergie à faire
vivre l’oeuvre de son père, notamment en créant les « Rencontres Giono » qui se tiennent chaque année en juillet à Manosque. Elle a publié Jean Giono à Manosque, la maison d’un rêveur (Belin, 2012) et Le Goût du bonheur, la Provence gourmande de Jean Giono (Belin, 2013).

2. Le Paraïs, la maison de l’écrivain, est maintenant le siège de l’association Les Amis de Jean Giono. Elle se visite sur rendez-vous et accueille les chercheurs. Une partie des archives privées et toute la bibliothèque de l’écrivain s’y trouvent encore. http://rencontresgiono.fr

3. Maximilien Vox est un ami de Giono et le fondateur des rencontres de Lure, « Mémoire d’un typographe : le coup de bleu », revue Communication & langages
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/colan_03361500_1973_num_19_1_4027

4. En promenade, Jean Giono notait sur du papier à cigarette, avec la cendre d’une allumette, une idée qu’il avait, un bout de phrase. Le jeu était de pouvoir déchiffrer ce qu’il avait écrit en rentrant chez lui.

5. C’est dans Noé que Jean Giono raconte comment, en prison, il a eu faim de typographie.

6. Ils paraissent pour la première fois en 1954 dans Caractère Noël. On trouve également une transcription de cet enregistrement où Maximilien Vox, Jean Giono et Jean Garcia échangent autour de ce projet sur ce site de Maurice Darmon.
https://sites.google.com/site/pourmaximilienvox/1-de-vox/mort-de-gutenberg

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