1. Les mots de la lettre

Le mot typographie peut être employé pour designer :

1. un procédé d’impression utilisant des caractères mobiles en relief  (technique mise au point vers 1440 par Gutenberg)
La typographie comme procédé d’impression a permis une diffusion large de la connaissance et de la culture par la voie du livre imprimé. Les imprimeurs humanistes de la Renaissance engagés dans ce mouvement ont été les premiers «éditeurs» sans en avoir encore le titre. Ils assuraient également la fonction de libraire et de diffuseur.

2. l’art de dessiner des caractères typographiques et de les diffuser pour permettre la composition de messages écrits.

3. l’art de composer un texte : choix de la police, du corps et de la mise en page.
Ce dernier point est le plus en lien avec ma pratique quotidienne et c’est surtout celui-ci que je développerai, mais il est nécessaire d’avoir une connaissance de l’histoire de la typographie et de ce que représente la création d’une police de caractère pour pouvoir exercer efficacement l’art de la composition typographique.

Parler des lettres, avec quels mots ?
La lettre a une forme, un volume, une consistance matérielle.
Elle peut exister dans un espace et un environnement  variables (livres, enseignes, affiches, packaging, signalétique, logiciels, plans, monuments). Elle peut être marquée par l’outil employé lors de sa création ou les styles en vogue et contraintes techniques de son époque.
Quelle soit manuscrite, calligraphique ou typographique, la lettre est la conséquence d’un geste, d’un acte humain. Elle nait d’un tracé, d’un dessin, d’une composition dans l’espace.
La forme de chacune des lettres de notre alphabet est le résultat d’une lente évolution qui remonte à la naissance des écritures, dont certaines ont évolué vers un système alphabétique comme celui que nous utilisons.
Conseil de lecture / Mark-Alain Ouaknin  L’alphabet expliqué aux enfants  / Les mystères de l’alphabet
La typographie est partout, nous sommes tous appelés à l’utiliser par l’intermédiaire des logiciels de traitement de textes.
Choisir et utiliser des caractères typographiques pour mettre en forme un message d’une manière efficace demande un savoir-faire qui mérite d’y consacrer un peu de temps et d’attention. Mais en premier lieu il s’agit d’exercer son œil à discerner la forme et devenir capable de décrire, de mettre des mots sur ce que l’œil perçoit.

Nous allons donc dans un premier temps  :
• constituer un lexique de la forme permettant de s’exprimer au sujet de la lettre, de l’évolution de ses formes et de ses usages.
• apprendre les mots utilisés par les typographes et graphistes dans l’exercice de leur métier, vocabulaire technique précis qui permet de communiquer plus finement.
• comprendre ce qu’est une analyse formelle et s’y entraîner.

Le lexique de la forme
Examinons cette planche de A. C’est la même lettre, le même son et pourtant ils ont des formes très différentes. Pourriez-vous les décrire pour en parler à quelqu’un qui ne les verrait pas en même temps que vous ?
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pour y parvenir nous avons besoin :
des mots de
la structure, du volume
contraste, clair, sombre, noir, blanc, ligne, point, angle, courbe, plein, vide, creux, dense, rond, large, étroit, gras, maigre, long, court, petit, grand, silhouette, arrondi, proportion, haut, bas, coté, oblique, vertical, horizontal, penché, ornement, décoration, fioriture, majuscule, minuscule, épaisseur, finesse, pointes, caractère…
apparence, aspect, contour, dehors, extérieur, figure, régulière, symétrique, bizarre, allongé, sphérique, morphologie, tournure, rondeur, dessin, galbe, plastique, structure, gabarit, modèle, moule, matrice, format, volume, relief, creux…
des mots du style (manière, intention, connotation, allure, époque)
Ornée, élégante, sobre, lourde, imposante, classique, moderne, enfantine, pompeux, renaissance, précieux, simple, nerveux, dépouillé, académique, publicitaire, surchargé, roccoco, empire, XVIe, facture, archaïque, romantique, gothique…
des mots du geste d’écriture
mouvement, attitude, tracé, dessin, acte d’écrire, tracer des signes, calligraphier, gribouiller, griffonner, inscrire, marquer, noter, graphie, pleins et déliés…
Ductus est un mot latin dérivé de ducere (tirer, conduire, diriger). Il signifie l’action d’amener, de diriger, de tracer (en particulier les lettres). En écriture, le ductus est l’ordre et la direction selon lesquels on trace les traits qui composent la lettre. Chaque type d’écriture possède un ductus propre qu’il convient de respecter pour assurer une écriture fluide et naturelle.

Toutes ses caractéristiques formelles peuvent influencer la façon dont nous allons percevoir un mot. Il y a bien plusieurs façons de dire NON !Non.jpg

Identifier ce que la forme des lettres évoque EN PLUS du message écrit qu’elle permet de visualiser permet de comprendre ce que le choix d’une typographie ajoute implicitement au message, comment il le module, s’il va dans le même sens, le rafraîchit ou le dessert. C’est ce que l’on appelle la connotation typographique.

Le vocabulaire technique de la typographie
Un caractère est un signe typographique qui peut être une lettre, une lettre accentuée, mais aussi un signe de ponctuation, un chiffre, un symbole, etc.

Les capitales sont des lettres majuscules.
Les bas de casse sont des lettres minuscules.
Les petites capitales sont des versions miniature (redessinées) des capitales et non pas des capitales réduites. Ces capitales sont en général de la même hauteur que la hauteur d’x ce qui les rend plus discrètes que les capitales normales.
Les ligatures sont des combinaisons de deux ou trois lettres consécutives.
Les combinaisons classiques sont le ff, fi, ffi et ffl.
Les chiffres peuvent être :
alignés (même hauteur que les capitales, calés sur la ligne de pied)
ou suspendus (elzéviriens) (dépassent de part et d’autre de la ligne de pied)
Les symboles et pictos (dingbats) sont des éléments graphiques, motifs, figures,
vignettes, ornements, sigles et symboles divers.
Il existe des polices spécifiques dans lesquelles les lettres sont remplacées
par des symboles sur un thème donné (exemple : toutes sortes de flèches).

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Les styles de caractères
Le romain désigne un style de caractère dont l’axe vertical est droit.
L’italique désigne un style caractère dont l’axe vertical est oblique.
Le gras désigne un style de caractère dont la graisse est supérieure à celle du romain.
Le condensé (Condensed) un style de caractère dont la chasse est inférieure à celle du romain.
Le large (Extended) un style de caractère dont la chasse est supérieure à celle du romain.

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Une police de caractères (ou fonte) rassemble les lettres minuscules,
les lettres majuscules, les chiffres, les signes de ponctuation,
les ligatures (combinaison de caractères comme le « œ »)
d’un même style dans un corps et une graisse donnée.

Une famille (ou série) rassemble tous les styles qu’un caractère peut prendre.
Ainsi, une famille de caractères classique comprend une version normale (regular)
(ou romaine), une version italique, une version grasse et une version grasse italique. Mais il peut exister de nombreuses graisses intermédiaires, ainsi que différentes chasses : versions condensées ou élargies du caractère.

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La lettre à la loupe
La description précise du dessin d’un caractère fait appel à un lexique professionnel encore plus pointu utilisé par les créateurs de caractères, mais qui s’avère utile pour échanger sur des projets pour lesquels l’enjeu d’un choix typographique est élevé (encyclopédies, dictionnaires, manuels scolaires, collections scientifiques…)

Ascendante  : ou jambage supérieur,  partie supérieure d’une lettre bas de casse qui s’élève au-dessus de l’œil. (b, d, k)
Descendante : ou jambage inférieur, partie inférieure d’une lettre bas de casse qui descend sous la ligne de base. (p, g, y)
Corps : hauteur totale dans laquelle sont inscrits tous les caractères d’une police, ascendantes et descendantes comprises. Se mesure en points typographiques.
Hauteur de capitale : hauteur comprise entre la ligne de pied et l’extrémité supérieure du caractère en capitale. Certaines parties de la lettre peuvent légèrement dépasser de cette ligne.
Œil, hauteur d’x [x-height] : hauteur du caractère bas de casse, à l’exclusion des jambages inférieurs et supérieurs. Ainsi appelée car elle est basée sur la hauteur du x minuscule.
Ligne de pied, ligne de base [baseline] : ligne qui constitue l’assise de toutes les lettres. C’est l’axe le plus stable d’une ligne de texte.(Un repère pour aligner du texte avec des images ou deux blocs de texte.)
Approche : espace entre deux lettres qui s’ajuste selon la forme de chacune des deux lettres
Chasse : largeur d’un caractère augmentée de ses approches.
Attaque : empattement supérieur simple par lequel la lettre écrite est commencée.
Axe : inclinaison suggérée par la relation entre les pleins et les déliés. Il est le plus souvent vertical ou oblique.
Boucle : partie du ‘g’ qui descend sous la ligne de pied.
Contreforme : espace blanc à l’intérieur de la panse d’un caractère.
Délié : partie plus fine du caractère. (délié de jonction : Trait fin qui relie la panse du g à sa boucle.)
Diagonale : branche, partie inclinée d’un caractère.
Empattement [serif] : petite extention qui prolonge les extrémités des traits droits et obliques des lettres, en général perpendiculaire à ces derniers.
Fût : ou montant, trait vertical principal d’un caractère
Goutte : forme circulaire  en amorce d’un trait sur certains caractères (a), ou en bout de trait (r, g).
Panse : ou rondeur, est la partie d’une lettre renfermant une contreforme. Cette partie de certains caractères est arrondie, par exemple : a, b, d, p
Plein : Partie plus épaisse du caractère.
Queue : Trait court dépassant du ‘Q’
Traverse : partie horizontale d’un caractère.
Sortie : empattement inférieur simple par lequel la lettre écrite se termine.

Pour illustrer avantageusement le corps de la lettre, nous emprunterons à Père Ubu quelques jurons à caractère mnémotechnique.

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L’Analyse formelle

L’analyse formelle est une observation fine des caractéristiques formelles d’une police de caractères, de son style, de façon à percevoir ce qu’elle a de particulier, et d’en déduire l’usage que l’on pourrait en faire, pour quel type de lecture et de public elle est adaptée et la façon dont elle va connoter le texte.
Comparer avec une autre police proche permet de repérer les détails qui les différentient. Cela est particulièrement utile pour les polices dont l’objectif est la neutralité.

Comment faire :
Afficher les lettres en grand, observer les détails des attaques et terminaisons, les formes des panses, le travail des futs et des obliques.
Noter quelles lettres, chiffres ou autres signes ont des particularités qui donnent à la typographie sa personnalité et qui permettent de la reconnaître parmi d’autres.

Quelques questions à se poser :
Capitales et bas de casse ? Capitales accentuées ?
Combien de styles ? romain, italique, gras (énumérer les différentes chasses et graisses)
L’italique est-il redessiné ou juste penché ?
Présence d’empattements ? De quelles formes ? > permet de déterminer sa famille dans la classification typographique
Hauteur d’oeil ?
Caractère de labeur (très lisible) ou titrage (très visible) ?
Des ligatures ?
Chiffres alignés et suspendus ?
Alignement de toutes les lettres sur la ligne de base ?
Combien de glyphes ? alphabets latin ? étendu ?
Nombres de langages supportés ?
Pictos ? Vignettes, flèches ou autres symboles (euros), symboles mathématiques ?
Format de la police ? (otf, ttf, eot, svg, woff)

Exemple : analyse formelle du Francesco de Franck JalleauAnalyse formelle Francesco - copie.jpg

Description

Aspect général
– axe oblique, formes arrondies, pas de pointes ni d’angles
– empattements courts arrondis, travaillés différemment selon les lettres et parfois présents seulement d’un côté (K X Y cap en haut), congés peu incurvés
– pleins et déliés très peu marqués

Capitales
– la plupart des capitales comme le C D G ou H sont contenues dans un carré, le O très proche du cercle
– Contraste pour certaines lettres entre une sophistication de forme et la rusticité des pleins et déliés (comme pour le G ou la longue queue du Q)
– Les traverses supérieures et médianes du E sont presque égales et plus courtes que la traverse qui est sur la ligne de pied

Bas-de-casse
– Les panses du a et du e sont petites et bouchées
– les angles d’empattements sont encore plus effacés que pour les capitales
– hauteur d’œil peu importante, ligne de base bien marquée par l’épaisseur des empattements
à noter : les empattements du x sont différents aux 4 extrémités, la descendante du j est très courte, le trait d’union est très oblique, les accents aigus sont longs et presques collés à la lettre.

Italique
– d’une manière générale, le dessin de l’italique parait plus fidèle aux premières formes italiques de la fin du xve siècle (cf. Jenson et donc plus marqué historiquement)
– Formes et chasses proches du romain pour les capitales qui n’ont pas toutes la même inclinaison (importante pour le A et B, faible pour le G ou le X, Y, Z)
– formes très différentes et chasse moins importante pour les lettres
bas-de-casse, plus proches d’une écriture calligraphiée, trace de la plume accentuée dans les sorties
à noter :  la traverse basse du z descend sous la ligne de pied, la panse du e est bouchée

Perceptions et usage
• une forme singulière qui ne se fait pas oublier au profit du texte (le texte doit être à la hauteur, s’imposer), pas facile à utiliser
• typographie réflexive (qui parle de l’histoire de la typographie, de son usage)
• donne une identité forte au texte (qui résiste au temps), le contexte doit s’y prêter
• sa structure lui donne une bonne lisibilité en petits corps et permet de l’utiliser en texte courant (la ligne de texte est bien marquée, très assise dans sa hauteur d’œil) mais sa présence reste forte et connote le texte

 Connotations 
• noir, encré, charpenté, rond
• forme qui ressemble à des os
• évoque ce qui a déjà véçu, fait ses preuves et a été éprouvé par le temps
• encre qui s’est répandue dans la chair du papier, tatouage, trace, papier buvard
• aspect poli, usé, arrondi, sensuel : forme de galets ou d’osselets
• évoque le rendu d’impression papier des premiers temps de la typographie au plomb
• de la famille des Humanes (mais réinterprété)